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9.2.5. Réquisitoire de l’avocat général: conclusions
L’Avocat Général :
J’en arrive à mes conclusions finales, Mesdames
et Messieurs les jurés. On vous a déjà suffisamment dit que ce procès était
historique, unique, exemplaire. Ce procès laissera des traces. Il laissera des
traces aussi parmi nous tous, vous, nous tous ici présents. Ce procès a été
dur, éprouvant tant physiquement que psychiquement, que mentalement. Vous avez
vu, vous avez entendu, vous avez écouté des choses qui, il y a six semaines,
vous semblaient inimaginables, impensables, impossibles, horribles à un point
tel que la première réaction de tout être normal, c’est de se refuser de l’admettre.
Je crois que personne ne sortira indemne de ce procès, et sur ce point aussi,
il laissera des traces.
Pourtant, ce qui s’est passé au Rwanda n’est malheureusement
pas un fait isolé de l’histoire. Je vous ai déjà dit qu’il s’agissait du troisième
génocide du vingtième siècle. Plus je me suis enfoncé dans ce dossier, dans
l’étude de ce dossier, plus je me suis intéressé aux événements du Rwanda, plus
j’ai été frappé par la similitude avec le génocide Juif : même méthode
de propagande, même propagande d’incitation à la haine raciale, même mise en
condition de la population, même désignation à tous les niveaux de l’ennemi,
l’ennemi héréditaire, même implication de pratiquement tous les milieux, même
participation d’une partie ou de toutes les entreprises.
Prenez encore une fois, regardez encore une fois,
le texte de l’ « Appel à la conscience des Bahutu » et les « Dix
commandements ». Remplacez dans ce texte le mot Hutu par Aryens et le mot
Tutsi par Juif et vous avez un texte qui pourrait sortir droit des imprimeries
du troisième Reich. On vise à la même chose : l’exclusion de la vie sociale,
à tous les niveaux, des ennemis héréditaires. Les Juifs là, les Tutsi au Rwanda.
L’élimination physique suivra.
On constate aussi, malheureusement, que ce texte
répandu, publié dans la revue « Kangura » ne fera finalement pas l’objet
de beaucoup de réactions, même pas dans les milieux intellectuels. C’est malheureusement
aussi quelque chose qu’on a déjà vécu par le passé. Lorsque, par exemple lors
de l’occupation, les autorités allemandes ont interdit l’inscription :
« Avocat Juif » sur le tableau de l’Ordre du barreau, très peu de
leurs confrères ont réagi...
Je ne sais pas si Alphonse HIGANIRO a effectivement
dit qu’il fallait appliquer la solution finale aux Tutsi ; ce que je sais,
c’est que tout a été fait pour y arriver. Il y a d’autres similitudes qui sont
des constatations ponctuelles : vous vous souviendrez que j’ai demandé
à un témoin de vous confirmer qu’on avait effectivement, comble de la cruauté,
demandé aux victimes de chanter qu’ils étaient victimes du FPR avant de les
tuer ; dans les camps de concentration, il y avait aussi des orchestres,
composés d’ailleurs de futures victimes, qui accompagnaient les victimes le
jour avant d’être gazées.
Autre similitude, troublante celle-là : l’apparente
résignation des victimes qui n’opposeront finalement que très peu de résistance.
Autre similitude frappante et troublante : le rôle effacé et trouble de
l’Eglise.
Mais s’il y a des similitudes évidentes et frappantes,
il y a une différence de taille entre ces deux génocides : lorsque le génocide
Juif a été connu, révélé, la réaction de la population allemande a été la même,
pour pratiquement tous : « Wir haben es nicht gewusst », « Nous
n’en savions rien ». Ici au Rwanda, tout le monde savait, une grande partie
de la population, mise en condition, invitée par les médias, provoquée, entraînée,
souvent déjà depuis des mois sinon des années à l’avance, a participé aux massacres.
Je vous livre ici un tout petit passage du livre
de Madame DESFORGES, avant d’en venir à ma conclusion finale. Madame DESFORGES
cite dans son ouvrage un officier de la MINUAR qui dit : « J’ai vu la guerre
auparavant, mais je n’ai jamais vu une femme avec un enfant sur le dos tuer
une autre femme avec un enfant sur le dos ».
J’en arrive à ma conclusion, Mesdames et Messieurs
les jurés, on va vous dire, on l’a déjà fait, que d’autres responsabilités doivent
être prises en considération lorsqu’on analyse les événements du Rwanda.
On va vous dire que la Belgique, en tant qu’ancienne
puissance coloniale, porte une responsabilité morale pour avoir, par exemple,
institué la carte d’identité, et avoir ainsi rendu permanente la distinction
entre ethnies. C’est un fait avéré. Il se trouve dans mon acte d’accusation,
je n’éprouve aucune difficulté à l’admettre.
On va vous dire que la France, autre puissance présente
en Afrique centrale ainsi que les Etats-Unis, portent une grande responsabilité.
C’est fort probable, je n’éprouve aucune difficulté à l’admettre.
On va vous dire que le retrait du contingent belge
de la MINUAR, après la mort affreuse des dix casques bleus, est un élément,
une décision qui a eu des conséquences énormes et catastrophiques. Je veux bien
l’admettre.
On va vous dire que la communauté internationale
n’a pas réagi ni à temps, ni de la manière adéquate. Je signale d’ailleurs ici
que Monsieur DEGNI-SEGUI, dans son audition par la commission, déclare que ce
n’est pas par hasard qu’on s’en est pris aux dix casques bleus belges. Attaquer
ou oser attaquer les soldats de l’ancienne puissance coloniale, sans qu’il y
ait de réaction de la communauté internationale, était le test ultime et la
preuve de ce que ce qui suivrait pourrait être accompli en toute impunité.
On va vous dire que les Nations Unies portent une
part de responsabilité. D’abord, pour ne pas avoir pris suffisamment au sérieux
les avertissements. Puis, pour ne pas avoir mis sur pied une force d’intervention
plus importante, avec un mandat plus large. Puis enfin, pour avoir retiré la
MINUAR, permettant ainsi aux massacres de s’étendre en toute impunité.
Tout cela est probablement vrai. Tout cela figure
dans les conclusions de la commission parlementaire qui se trouvent jointes
au dossier. Le rapporteur de cette commission - l’actuel premier ministre -
en a, à l’époque, tiré les conséquences et s’est rendu au Rwanda pour ouvertement
reconnaître ces erreurs. Je n’éprouve donc vraiment aucun problème à vous dire
que, probablement, il y a aussi des responsabilités ailleurs.
Nous vivons à une époque - elle est assez rare pour
mériter d’être soulignée -, nous vivons à une époque où des choses peuvent être
dites, pensées, exposées et ce n’était pas possible il y a quelques années.
Je crois d’ailleurs personnellement que la Belgique, en reconnaissant éventuellement
ses erreurs, se grandit.
Tout cela ne peut pas vous faire oublier que ces
massacres, ce génocide était planifié depuis longue date, préparé longtemps
à l’avance, mis en marche, c’est encore une fois Monsieur DEGNI-SEGUI qui le
dit, avec une rapidité époustouflante qui prouve la préparation : 30 à
45 minutes après l‘attentat sur l’avion présidentiel, les premières barrières
étaient en place.
Tout cela ne peut vous faire oublier que les massacres
dans les rues, dans les villages, dans les églises, dans les écoles, dans les
hôpitaux ont eu lieu au Rwanda par des militaires, par des miliciens, par des
civils, par des personnes de tous genres et de tous statuts : agriculteurs,
ouvriers, travailleurs, industriels, professeurs d’université, médecins, politiciens,
religieux, religieuses, tous confondus.
Tout cela ne peut vous faire oublier que les 800.000 morts se trouvent
au Rwanda, que les fosses communes se trouvent au Rwanda, qu’actuellement on
découvre, encore et toujours de nouveaux charniers. Certains des lieux de ces
drames sont gardés dans l’état où ils se trouvaient après les faits. Je pense,
par exemple, au site de Murambi où des centaines de cadavres sont visibles dans
la position qui étaient la leur au moment de leur mort. C’est un peu, je reviens
encore une fois à l’histoire de la deuxième guerre mondiale, comme les villages
d’Oradour-sur-Glane où vous pouvez, encore aujourd’hui, constater les conséquences
des représailles des nazis contre les villageois.
Tout cela, Mesdames et Messieurs les jurés, se passe
au Rwanda. Les tueurs étaient des Rwandais : des connaissances, parfois
des amis, des voisins, des familiers sinon même parfois des membres de la famille
des victimes. Les grenades, les fusils, les couteaux, les houes, les masses,
tout cela, c’était au Rwanda entre Rwandais. Les coups de machette, ce terrible
instrument, c’est au Rwanda que cela se passe.
Je n’ai pas l’habitude d’effets de manche, Mesdames et Messieurs
les jurés, je vais simplement vous monter une machette : ça, c’était la
réalité journalière d’avril à mai 1994. C’est avec ça que le travail était fait,
c’est avec ça que le nettoyage était accompli. Un instrument qui permet de cogner,
de poignarder, d’enfoncer, de couper les bras, les jambes, la tête, de mutiler
ou, comme on le faisait souvent afin que les tueurs ne se fatiguent pas en pourchassant
les réfugiés, c’est de couper le tendon d’Achille et de revenir plus tard pour
achever la besogne. Le génocide, c’était ça, Mesdames et Messieurs les jurés.
Je vous ai dit et j’en termine. Je vous demande
justice, pas vengeance. Je vous demande de rendre justice : les victimes
la réclament depuis longtemps. La justice leur est nécessaire personnellement
pour entamer leur processus de deuil, et éventuellement pour commencer un processus
de réconciliation. Les victimes elles-mêmes, d’ailleurs, ne recherchent pas
cette vengeance.
Je vais terminer en vous lisant la fin de la déclaration
d’un témoin que vous avez vu ici : Madame le témoin 72. Vous verrez
ce que les victimes, les survivantes demandent. Cette femme, qui a perdu plusieurs
de ses enfants, le plus jeune étant tué par un coup de lance qui l’a transpercé
alors qu’elle le portait dans son dos, cette femme qui a été frappée par plusieurs
coups de machette, cette femme qui a été jetée vivante parmi les cadavres et
enterrée, cette femme qui a lutté toute la nuit pour sortir de cette fosse commune,
cette femme a témoigné, et elle termine sa déclaration du 8 octobre 1995 comme
suit : « Nous voulons qu’on nous amène ces tueurs pour qu’ils disent
où les nôtres ont été enterrés, pour que nous puissions leur rendre hommage,
les enterrer dans l’honneur ».
Je vous demande avec conviction et avec confiance,
Mesdames et Messieurs les jurés, de répondre : « Oui » aux questions
sur la culpabilité des quatre accusés. Je vous remercie.
Le Président :
Merci, Monsieur l’avocat général. Nous allons
suspendre ici l’audience. Nous la reprendrons demain et, en raison d’une difficulté
rencontrée par l’un ou l’autre des jurés, je suggère que nous ne la commencions
qu’à 10 heures, demain matin. C’est réglé ? Oui ? On peut commencer
à 9 heures ? Sûr ? Oui ? Eh bien, alors on peut commencer à 9
heures. Nous commencerons à 9 heures, nous entendrons les plaidoiries des parties
civiles, le début en tout cas de ces plaidoiries. Je vous souhaite à tous et
à toutes une bonne soirée. Nous nous retrouverons donc demain, à 9 heures. |
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