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Débats Plaidoiries partie civile compte rendu intégral du procès
Procès > Débats > Plaidoiries partie civile > Me. Fermon
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9.3.10. Plaidoiries de la partie civile: Maître Fermon

Le Président : L’audience est reprise. Vous pouvez vous asseoir. Les accusés peuvent prendre place. Bien. La récréation est finie. La récréation est finie. La récréation est finie ! Et je vais donc donner la parole à Maître Fermon pour sa plaidoirie.

Me. FERMON : Je vous remercie, Monsieur le président. Avant d’aborder les faits de Sovu, je voudrais vous demander de me donner acte de ma constitution de partie civile pour trois orphelins du génocide dont les parents ont été massacrés au groupe scolaire de Butare. Et donc, cette constitution est dirigée, non pas contre les sœurs qui, évidemment, ne sont pas intervenues sur le terrain du groupe scolaire de Butare, mais bien contre Monsieur NTEZIMANA et Monsieur HIGANIRO, dans la mesure où mes clients estiment qu’il est ressorti notamment des débats devant vous, que les agissements de Monsieur NTEZIMANA et de Monsieur HIGANIRO ont contribué à l’organisation et à la mise en œuvre des assassinats de Tutsi et d’opposants Hutu dans la région de Butare. Leurs parents ont tous les deux étés massacrés à coup de machettes et de gourdins, dans le groupe scolaire de Butare. La constitution a été communiquée aux autres parties.

Le Président : Bien. Vous déposez donc une note. Y a-t-il des observations en ce qui concerne cette constitution de partie civile de Madame Annonciata MUJAWIMANA en la… en qualité de représentante légale de ces enfants ? Voilà. Pas d’observation ? Il vous est donné acte de cette constitution de partie civile et vous avez la parole, Maître FERMON.

Me. FERMON : Je vous remercie, Monsieur le président. Mesdames et Messieurs les jurés, Monsieur le président, Madame, Monsieur le juge, je crois qu’à propos de Sovu, il y a encore une question qui doit être abordée. Il ne s’agit pas des faits en tant que tels, parce que je pense que les débats qui ont été menés devant vous, les témoignages que vous avez pu entendre, les éléments d’enquête qui vous ont été présentés, vous ont permis de saisir clairement ce qui s’est passé pendant ces jours terribles, au couvent de Sovu. Je ne crois pas non plus que la participation criminelle de sœur Kizito et de sœur Gertrude à ces faits est encore à établir, elle vous a été démontrée, elle vous a été explicitée et vous avez vu, là aussi, témoignages, éléments rassemblés par l’enquête.

Je crois qu’il y a une question qui n’a pas encore été abordée, c’est celle-ci : est-ce que sœurs Gertrude et Kizito pouvaient agir autrement qu’elle ne l’ont fait ? La défense des deux sœurs vous dira qu’elles ont agi, pour autant qu’elles reconnaissent la matérialité de certains faits, sous la contrainte, sous la menace de REKERAHO, sur ordre de REKERAHO, n’ayant absolument aucun autre choix, étant paralysées par la peur et évidemment dans le but de sauver la vie des autres sœurs. Je crois que pendant ce procès, tout le monde dans cette salle, membres du jury, avocats de la défense, avocats des parties civiles, membres de la Cour, nous nous sommes posés la question : qu’est-ce que moi j’aurais fait devant… confronté à une telle horreur ? Comment est-ce que moi j’aurais réagi dans une telle situation ? Est-ce que j’aurais pu résister ? Les parties civiles veulent aborder de front la question, si les accusées pouvaient agir autrement qu’elles ne l’ont fait ? La réponse est oui et ce qui suit vous le démontrera.

La loi pénale n’est pas aveugle. Elle prévoit des situations dans lesquelles une personne aurait à choisir entre deux maux. La légitime défense que vous connaissez tous, en est un exemple. Si vous tuez ou vous blessez quelqu’un, mais c’était le seul moyen de préserver une vie humaine, soit la vôtre, soit d’un tiers, et si votre réaction était la seule possible pour préserver cette autre vie, vous ne seriez ni poursuivi, ni sanctionné. Les articles 70 et 71 de notre Code pénal traitent également de ce problème.

C’est ainsi que l’article 70 du Code pénal énonce, par exemple, qu’une personne qui agit sur ordre de l’autorité, ne pourra pas être sanctionnée. Par rapport à cela, je vous signale immédiatement que la loi de 1993, relative à la répression des violations graves du droit international humanitaire, c’est-à-dire la loi que vous, en tant que juges, vous avez à appliquer dans ce dossier, a explicitement exclu, en son article 5, la possibilité pour les accusés d’invoquer ce genre de justification. La loi de 1993 dit : « Aucun intérêt, aucune nécessité d’ordre politique, militaire, nationale, ni un ordre d’un supérieur ne peut être invoqué pour justifier une participation à des crimes de guerre ». Et la raison en est très simple : les crimes de guerre sont à ce point graves que le législateur a estimé qu’aucune balance d’intérêts, aucune, ne pouvait être invoquée comme justification. 

L’article 71 du Code pénal dit qu’il n’y a pas d’infraction et donc, pas de peine lorsque l’accusé a été contraint par une force à laquelle il n’a pu résister. C’est ce que nous appelons le principe de la contrainte irrésistible.

Lors de son interrogatoire devant vous, sœur Gertrude a répété à de nombreuses reprises, qu’elle était, pendant les événements, paralysée par la peur, qu’elle ne pouvait pas résister à REKERAHO, qu’elle ne savait pas quoi faire et qu’elle a agi de façon presque automatique. Et je pense donc que la défense invoquera cette contrainte irrésistible pour vous demander d’acquitter les deux religieuses. Pour pouvoir invoquer cette contrainte irrésistible, les accusées doivent démontrer, non pas qu’elles étaient sous pression, dans un état de stress, elles doivent démontrer que leur libre-arbitre a été totalement anéanti au moment où elles devaient prendre des décisions d’agir ou de ne pas agir, pendant ces événements. Il ne suffit donc pas de dire qu’on mettait sous pression pour justifier un acte criminel et d’échapper à toute sanction. Tout être humain doit être capable, évidemment, de résister à une certaine pression. Il serait sot de dire que pendant cette terrible période, Gertrude et Kizito n’étaient soumises à aucune pression. L’état de guerre, les massacres, entraînaient de toute évidence, pour tout Rwandais qui était sur place, et même pour ceux qui étaient à l’extérieur, un stress important. Ça vaut même pour ceux qui organisaient les génocides. Y compris pour les BAGOSORA et consorts.

Mais, est-ce que cette pression a été telle que Gertrude et Kizito ne pouvaient réagir autrement que par des actes criminels ? Qu’elles n’avaient plus aucun choix ? Pour répondre à cette question, je crois qu’il faut d’abord constater qu’un certain nombre d’actes posés par les deux accusées ne peuvent, en aucun cas, être considérés comme ayant été posés sous la contrainte de REKARAHO ou d’autres.

Je veux, avec vous, parcourir trois exemples.

Lorsque REKERAHO vient chercher, le 25 avril, les réfugiés qui se trouvent dans son… dans le couvent, et il fera, vous vous rappelez, son horrible tri, il ne s’attaque pas aux membres de la famille des sœurs. Il va même plus loin et il dit tout haut qu’il n’a pas l’intention de tuer ces personnes, il dit qu’il a assez tué et que ces personnes-là, en tout cas, ne constitueront pas l’élite future d’un nouveau régime. Ce fait est confirmé par les déclarations de REKERAHO, par les déclarations de plusieurs sœurs, répétées devant vous, mais surtout, c’est confirmé par le comportement ultérieur de REKERAHO. En effet, alors que le 25 avril, tous les réfugiés résidant au monastère sont réunis dans la cour, REKERAHO va renvoyer dans les bâtiments, va faire rentrer dans les bâtiments les membres de la famille des sœurs. Et toutes les déclarations concordent pour dire qu’après cela, il n’y a plus eu d’attaque contre le couvent.

REKERAHO n’exerce donc aucune pression digne de ce nom et aucune contrainte sur sœurs Gertrude et Kizito, pour que les membres de la famille des sœurs soient livrés. C’est même plutôt le contraire. Vous vous rappelez que c’est sœur Gertrude qui va exercer des pressions, c’est sœur Gertrude qui va passer la nuit dans les chambres des sœurs qui ont des membres de leur famille cachés au couvent, pour exiger que les réfugiés partent. Et elle exerce d’abjectes pressions sur ces réfugiés. Souvenez-vous de ce qu’un témoin déclara ici, devant vous. Elle va exiger de l’argent de ces réfugiés, pour la nourriture qu’ils recevaient au couvent. Comme si ces gens étaient à l’hôtel, en vacances. Quand elle constate qu’il ne suffit pas de brandir l’arme de la faim qu’elle avait déjà utilisée avec un certain succès pour affaiblir les autres réfugiés, ceux du centre de santé, quand elle constate que cela ne suffit pas pour convaincre, entre guillemets, les réfugiés de partir, elle menace de les faire évacuer par la force.

Elle met ses menaces à exécution en écrivant la terrible lettre que Maître BEAUTHIER vous a rappelée tout à l’heure, au bourgmestre de la commune. Le ton de cette lettre qui est, je dirais, presque un ordre de marche adressé à ce bourgmestre, est-il compatible avec une personne paralysée par la peur ? Est-ce qu’une personne terrorisée, paralysée, écrit des mots pareils ? Elle prétend que c’est Gaspard qui a écrit la lettre et qu’elle a juste apposé sa signature, sans faire attention au contenu. Moi, je pense que ça c’est une explication absurde. A aucun moment, elle n’a contesté que l’objet de sa démarche auprès du bourgmestre était bien de faire évacuer les réfugiés. Le contenu de la lettre, le contenu de la lettre est donc absolument, et tout à fait concordant avec ce qu’elle a elle-même indiqué comme étant son objectif à ce moment-là : faire partir à tout prix ces réfugiés. Alors que ce soit Gaspard qui a actionné les touches du clavier de la machine à écrire, ou que ce soit elle-même, peu importe. La lettre, le contenu concorde totalement avec le comportement de Gertrude avant le 5, le fait qu’elle passe dans ces chambres et le fait qu’elle essaie par tous les moyens possibles, de mettre de la pression pour que les réfugiés partent.

Alors Mesdames et Messieurs les jurés, je pose la question : quelle contrainte irrésistible l’obligeait d’agir de la sorte ? REKERAHO avait dit qu’il avait assez tué, qu’il ne se présenterait plus au couvent. Personne d’autre ne s’est présenté au couvent. Gertrude savait qu’il était extrêmement difficile de se déplacer et que toute personne qui s’aventurait sur les routes, à cette époque-là, était menacée. Elle décrit, elle-même, comment le convoi des sœurs a été attaqué le 23 et le 24, quand ils essaient de se rendre à l’évêché et quand ils doivent finalement s’arrêter à Ngoma. Et malgré le fait que tout semble indiquer que ces réfugiés pouvaient bénéficier d’une relative protection à l’intérieur du couvent et, quand partir signifiait la mort, elle a voulu, coûte que coûte, les faire évacuer du couvent, contre tout bon sens élémentaire, en tout cas, si le but était de les sauver. Mais pour cela, elle fait appel, Maître BEAUTHIER vous l’a rappelé également, au bourgmestre dont elle connaît évidemment les positions. Alors, contrainte irrésistible ? Impossibilité d’agir autrement ? Le choix du moindre mal ? Je crois que, de toute évidence, la réponse doit être : non.

Un deuxième exemple, dont je voudrais vous parler, concerne la distribution des voiles. Vous le savez, Gertrude a refusé de donner des voiles à des jeunes, malgré le fait que le bourgmestre, lui-même, le lui avait proposé. Ce refus de Gertrude a signifié la condamnation à mort de ces jeunes femmes dont vous avez vu, notamment, une photo d’une de ces jeunes femmes, ce matin. Tantôt elle a invoqué, pour justifier cet acte, le droit canonique, tantôt elle a rejeté, assez lâchement, la responsabilité, pour ce refus, sur d’autres, en disant que la famille d’une sœur avait protesté, que bon, elle ne pouvait pas faire la distinction entre l’une et l’autre, elle ne pouvait pas discriminer, parce que nous sommes tous des enfants de Dieu, n’est-ce pas, tous égaux. Mais un enfant, un enfant, était un peu plus de Dieu que les autres. La cousine de l’assistant-boucher Gaspard qui, elle, recevra un voile. Alors, soyons très clairs, nous sommes évidemment très contents que cette jeune femme ait pu échapper de cette façon. Mais en donnant un voile à cette fille pour la sauver, sœur Gertrude nous a apporté la preuve par A + B qu’il n’y avait aucune contrainte qui l’empêchait de sauver effectivement la vie de ces autres femmes, de ces autres jeunes femmes qui demandaient un voile pour pouvoir se protéger et s’échapper.

Troisième exemple. Je voudrais quand même encore revenir une fois sur la question de l’ambulance et de l’essence. REKERAHO dit qu’il a reçu l’ambulance le 20, après une réunion, en échange de sa promesse de protéger le couvent et les sœurs. Moi, je pense que cette version correspond à la réalité. L’attitude de REKERAHO, tout au long des événements, est cohérente. Il tue, il pille il ordonne et il supervise des massacres, mais quand il se présente au monastère, il sonne ou il frappe à la porte et il attend jusqu’au moment où Gertrude ou Kizito lui ouvre la porte. Et ses miliciens restent de l’autre côté de cette barrière que vous avez encore vue sur les dias, ce matin. Jamais, au grand jamais, des miliciens sont entrés dans le monastère. Les réserves du monastère, son mobilier, même sa réserve d’essence n’a jamais été soumise au pillage. Alors, quelle différence, n’est-ce pas, avec Kigufi où les miliciens enfoncent des portes à coups de hache pour aller chercher les réfugiés ! Quelle différence avec la paroisse de Ngoma, dont je reparlerai dans quelques instants, et où nous assistons au même scénario qu’à Kigufi.

Ces différences d’attitudes des miliciens, et surtout de REKERAHO, leur chef, m’a convaincu que l’accord dont REKERAHO parle a bel et bien existé. Un accord peut-être explicite, peut être tacite, certainement pas écrit, mais un accord en tout cas. REKERAHO bénéficie de toutes les facilités et de l’aide de sœur Gertrude et son ombre Kizito, pour accomplir son travail, entre guillemets, et en échange, il ne touche pas au couvent et il protège certaines sœurs. C’est une sorte, en quelque sorte, un contrat conclu entre sœur Gertrude et REKERAHO, grâce aux bons offices du courtier Gaspard qui va faire l’intermédiaire. Et donc, ce n’est que de cette façon-là qu’on peut comprendre qu’il est logique que REKERAHO reçoive cette ambulance et le carburant, dès la fameuse réunion chez Gaspard, sans qu’il y ait la moindre contrainte exercée à l’égard de Gertrude ou de Kizito.

Cette ambulance, ce véhicule, vous le savez, a servi à REKERAHO pour aller d’une tuerie à l’autre, pour coordonner son travail, pour superviser partout les massacres qu’il organisait. Et donc, comme dans un vulgaire hold-up, celui qui met à la disposition des criminels le véhicule, sachant ce qu’il va en faire, ce qu’ils vont en faire, peut être sanctionné comme ceux qui font le hold-up, eux-mêmes. Gertrude répond à cela que REKERAHO n’a reçu l’ambulance que le 22, parce que, et je trouve cela extraordinaire, il devait transporter un blessé. Et comment pouvait-elle refuser cela ? Comment pouvait-elle refuser de mettre à la disposition de cet homme une ambulance pour transporter un blessé ? Ici, devant vous, elle s’est exclamée, en disant : « Mon Dieu, enfin une bonne action ! ». Moi, je trouve qu’elle devrait avoir honte d’utiliser comme ça le nom de ce qui lui est le plus cher, en tant que religieuse, le nom de Dieu, pour justifier ou pour faire passer un mensonge pareil !

Mensonge ? Evidemment. Toute la journée du 22, REKERAHO a massacré des milliers d’êtres humains. Des milliers de corps sont dehors, devant le centre de santé, sur la route. Et il y a même des gens qui ont été tués à l’intérieur de la cour du couvent. Il y a, notamment, un jeune homme qui a essayé de s’échapper et qui a couru, et qui a été abattu devant la porte de l’hôtellerie. Tous les témoins oculaires des événements au centre de santé déclarent que Gertrude et Kizito se sont rendues - tous les témoins oculaires, que ce soient ceux qui ont participé au massacre, ou les victimes, les rescapés de ces massacres, tous les témoins oculaires des événements au centre de santé - déclarent que Gertrude et Kizito se sont rendues au centre de santé pendant ces tueries. Et donc, ils ont dû voir que les gens avaient le crâne enfoncé à coups de massue, que des hommes et des femmes étaient coupés en morceaux avec des machettes, transpercés par des lances et des flèches, brûlés vifs, abattus par balles. Pas un seul, pas dix ! Des centaines, des milliers ! Mais un blessé devait être transporté de toute urgence à l’hôpital, et pour cela REKERAHO avait besoin de l’ambulance. Sans doute, il avait besoin de l’ambulance parce qu’elle a un « pin-pon » et cela permet de passer plus vite les barrières.

Mesdames et Messieurs les jurés, pour qui Gertrude nous prend-elle quand elle croit qu’on va accepter ce genre d’explication ? Des milliers de corps, mais un blessé devait être transporté ! Et elle essaie de nous faire croire qu’elle a cru cela. Soyons sérieux. Je crois qu’affirmer une telle chose, c’est prendre tous ceux présents dans cette salle pour des imbéciles. Et donc, l’histoire du blessé est évidemment un mensonge. Je ne comprends d’ailleurs pas très bien pourquoi Gertrude ne revendique pas d’avoir donné cette ambulance à REKERAHO avant les tueries. Là, au moins, elle pourrait vous dire : « Je ne savais pas ce qu’il allait en faire, je ne connaissais pas encore suffisamment Monsieur REKERAHO, je ne savais pas qu’il allait massacrer comme il l’a fait, le 22 ». Et peut-être, nous l’aurions cru. Si elle a donné l’ambulance le 22, à la limite, c’est encore plus grave, parce que le 22, plus personne ne peut se tromper sur la nature de REKERAHO. Et donc, donner le 22, après les massacres, cette ambulance, est un acte conscient, délibéré, sans contrainte quelconque et compatible uniquement avec les termes de cette alliance ou de cet accord dont je vous ai parlé.

Je crois que ces quelques exemples suffisent pour vous… pour réfuter, pour rejeter la thèse de la défense selon laquelle les sœurs ont agi sous une contrainte, sous une pression irrésistible.

Mais je ne veux pas en rester là. Je veux vous montrer, par des éléments du dossier, que l’attitude d’autres personnes, dans des circonstances similaires, a été totalement différente, et qu’il était donc possible de faire, même dans ces heures difficiles, le choix inverse : celui du refus de l’extrémisme raciste, celui du refus de la barbarie et celui de la solidarité humaine la plus élémentaire. Certaines des personnes dont je vais citer l’exemple, étaient réellement menacées. Malgré ces menaces, ces personnes n’ont pas fait l’économie de leur aide à autrui. Elles ont accueilli tous ceux et celles qui se sont présentés. Ces personnes ont fait preuve d’une solidarité humaine élémentaire. Elles se sont dressées, dans la mesure de leurs possibilités, contre la haine et la violence qu’elle a engendré.

Ceux dont je veux vous parler sont vivants. Ils ont pris des risques certes, mais par le fait d’avoir survécu, ils ont prouvé que même dans cette période difficile, il est des possibilités d’agir sans, je dirais, se mettre inévitablement dans une situation de danger mortel. Certes, ces personnes n’ont pas toujours pu sauver tous ceux qu’elles ont tenté de protéger, mais au moins, elles ont essayé, au moins ces personnes ont essayé, elles ont fait ce que tout être humain aurait dû faire dans ces circonstances.

Je pourrais vous parler de ce prêtre qui est venu témoigner ici et qui a expliqué que, lui et ses confrères, avaient sauvé trente mille personnes, trente mille réfugiés, en maintenant une attitude ferme à l’égard des miliciens et en intervenant auprès des autorités, même génocidaires, non pas pour les débarrasser de ces réfugiés, mais pour que les miliciens les laissent tranquille.

Je pourrais vous citer l’exemple du témoin 110 dont vous vous souvenez tous. Cet homme a profité des quelques relations familiales qu’il avait avec le bourgmestre KANYABASHI, non pas pour sauver sa peau, mais pour aider, là où il pouvait, les réfugiés. Il apporte de la nourriture pour les réfugiés de Sovu, nourriture que Gertrude, comme vous le savez, fera enfermer dans un des magasins. Il approvisionne les réfugiés de la paroisse de Ngoma en eau et il participe à la distribution de la nourriture. Il tente d’évacuer les réfugiés de Ngoma vers un lieu plus sûr, et vous vous souvenez qu’il a expliqué ici, à l’audience, avoir aidé à évacuer plus de cent enfants Tutsi vers le Burundi.

Mais, peut-être, ces exemples sont trop forts. Peut-être, ce prêtre qui a participé au sauvetage de trente mille réfugiés, peut-être, était-il dans une position vraiment différente de celle de Gertrude et Kizito ? Il était avec de nombreux autres religieux, il était entouré de certains dignitaires de l’Eglise et donc, peut-être ces circonstances ont fait qu’il était dans de biens meilleures positions pour sauver ces personnes. Et le témoin 110 a peut-être fait preuve d’un courage à ce point exceptionnel que nous ne pouvons pas demander, de tous, le même type de courage dans ce genre de circonstances.

Et donc c’est la raison pour laquelle je veux essentiellement vous parler de deux autres personnes.

Tout d’abord, je voudrais vous citer l’exemple de Madame Elsa VANDENBON. Vous vous rappelez sans doute cette femme qui est venue témoigner ici, plutôt au début du procès, et qui avait été appelée par les sœurs pour témoigner à décharge. C’est la femme qui dirigeait un atelier de couture à la paroisse de Ngoma. Elle nous a raconté comment elle a vécu dans la peur, mais elle nous a aussi dit comment elle a réagi devant cette peur. Pas par la lâcheté, pas comme une héroïne, mais comme un être humain solidaire de ses semblables, vulnérables et menacés. Elle déclarera devant vous, ceci : « On avait blindé notre maison parce qu’on pensait, quand les maisons ne s’ouvraient pas devant, on aurait pu penser qu’il n’y avait personne à la maison, mais nous avions peur ». Et donc, Madame VANDENBON a tenté d’abord, par la ruse, de protéger les personnes pour lesquelles elle se sentait responsable. Elle a partagé le sort des personnes qu’elle hébergeait. Elle et les filles qu’elle hébergeait, se protégeaient ensemble, pas l’une au détriment de l’autre.

Malgré ces mesures, le groupe de Madame VANDENBON n’est pas resté tranquille, et elle poursuit : « Les militaires sont venus à 11 h 30, à la maison, l’avant-midi, et je suis sortie. Chaque fois qu’il y avait quelque chose, c’était moi qui sortais. Je suis sortie et je leur ai demandé ce qu’ils voulaient » et ils ont dit : « Nous voulons les cartes d’identité ». « J’ai montré ma carte d’identité ». Alors, je leur ai dit : « Je voudrais que vous rassuriez la sécurité de la maison », parce que j’avais entendu dire qu’ici et là, aux couvents, aux paroisses, on mettait des policiers et des gendarmes. J’avais entendu dire cela quand j’allais à la messe. Madame VANDENBON, dans sa réaction, va donc rappeler aux militaires, qui étaient manifestement venus pour autre chose, leur mission normale qui était de protéger les citoyens. Elle les interpelle, non pas pour la débarrasser des réfugiés qui se trouvent dans sa maison, mais au contraire, pour que tout le groupe, sans distinction, elle et les autres, aient une protection. Et les militaires partent. Est-ce qu’ils n’avaient pas l’intention de tuer ce jour-là ou est-ce que la réaction de Madame VANDENBON les a surpris et les a mis plus mal à l’aise au point où ils n’ont pas osé aller plus loin ce jour-là.

Elsa VANDENBON prendra la même attitude lors de deux attaques ultérieures. Elle vous dira : « Alors, la deuxième fois, c’était un soir. Il y avait vraiment des bandits, des jeunes du quartier que je connaissais, déguisés, qui sont venus aussi en me promettant qu’ils allaient protéger notre maison et tout cela ». Et alors, elle a eu cette réaction extraordinaire, elle vous a dit : « Moi, je les ai fort grondés », j’ai dit : « Vous n’avez pas honte, vraiment, de participer à des choses pareilles ? On tue des gens alors qu’on les connaît. Et ils sont partis ».

Est-ce que vous avez, au cours de ce procès, entendu un seul mot de ce genre de la part de Gertrude ou de Kizito ? Est-ce qu’un seul témoin vous a rapporté qu’elles ont tenté d’utiliser leur influence morale pour ramener les tueurs à la raison ou pour dire à REKERAHO : « Ce que vous faites n’est pas bon » ? Est-ce qu’elles ont fait, dans leurs nombreuses déclarations reprises au dossier ou devant vous, une seule fois état du fait qu’elles ont tenté d’exprimer ne fut-ce que leur désapprobation ? Pourtant, Gertrude bénéficiait d’une autorité morale certainement plus importante que celle d’Elsa VANDENBON. Elle représentait, pour les gens très croyants de la colline et qui étaient la majorité des tueurs, l’autorité de l’Eglise. Et le fait que VANDENBON, au moment de ces événements, était belge, ne devait sans doute pas lui procurer, à ce moment-là, un prestige très important. Au contraire probablement. Vous savez comment, à ce moment-là, la campagne contre les Belges battait le plein. Pourtant, Elsa VANDENBON va jeter dans la balance tout ce qu’elle a comme autorité, tout ce qu’elle a comme autorité morale. Elle ne pouvait se taire parce que sa conscience ne lui permettait pas de se taire. Elle, elle, Elsa VANDENBON, peut avoir la conscience sereine. Les miliciens, le jour où elle les a grondés, les miliciens sont repartis.

Et puis, elle raconte la troisième attaque contre sa maison. Elle dit : « C’était le 22, la nuit. Ce jour-là, nous avions vraiment eu peur parce qu’on avait déjà appris beaucoup de gens qui étaient morts dans notre rue. Alors, j’ai demandé à un voisin Hutu si nous pouvions passer la nuit chez lui. Il a dit : « Oui, pas de problème ». Il y avait énormément de gens qui abritaient des Tutsi dans notre quartier, beaucoup. Alors nous sommes allés là-bas et c’est là qu’ils sont venus. Je pense qu’ils seraient venus chez nous aussi. Alors, je suis sortie de nouveau, il était, je crois, 1 h, 2 h de la nuit, j’ai longuement parlé avec un des militaires, il écoutait, je lui disais : « Moi, j’ai toujours cru que vous alliez vous entendre, quand même les accords d’Arusha et tout cela ». Et puis, finalement, il y a un autre militaire qui intervient et qui dit : « Bon, il doit venir ». Elle dit : « On les appelait, j’étais sur la rue, moi. Il y a eu une des filles qui est venue vers moi qui a dit : « Vraiment Elsa, rentre dans la maison ». J’ai dit : « Non, nous avons vécu toutes ensemble, dès le début que j’ai habité ici, et je reste avec vous. Alors, les militaires m’ont vraiment poussée dans la maison ». Et quand je lui ai posé la question de savoir si cela lui était venu à l’esprit une seule seconde, pendant ces événements, de chasser ces femmes de sa maison pour sauver sa propre vie, elle n’a même pas compris la question tellement ça lui semblait inimaginable. Alors, Mesdames et Messieurs les jurés, quel contraste, n’est-ce pas, avec ce qui s’est passé à Sovu.

Un deuxième exemple dont je voudrais vous parler, est le témoin 54. le témoin 54 est le prêtre de la paroisse de Ngoma où Gertrude a emmené les autres sœurs, le 23 et le 24 avril. le témoin 54 n’est pas venu témoigner devant vous parce qu’il était malade et c’est bien dommage. Mais il a fait des déclarations aux enquêteurs et je voudrais vous en citer quelques exemples, quelques passages. Et vous comprendrez que c’est honteux de la part des accusées de dire qu’elles ne pouvaient pas faire autrement, qu’elles étaient paralysées par la peur. Point par point, sur chaque détail, vous verrez, vous constaterez avec moi que l’attitude du témoin 54 a été exactement l’opposé de celle des accusées.

Pourtant, le témoin 54 était plus menacé ou était réellement menacé, lui. Pour commencer, il était Tutsi. Mais deuxièmement, dans sa paroisse, courrait la rumeur que les travaux à son église avaient été financés par le FPR. A ce propos, il dit ceci : « Le 11 avril, un groupe de sept militaires sont arrivés à la paroisse, juste avant la messe. L’un d’entre eux a demandé à notre cuisinier de lui donner les clefs de la salle paroissiale où étaient entreposés les stocks de vivres pour les affamés. Le cuisinier est venu me trouver, et j’ai été au-devant du militaire que je connaissais. Il m’a dit qu’il avait reçu mission de fouiller notre salle pour y rechercher des complices qui s’y seraient cachés. Je leur ai donné la clef et ils ont fait le tour de la salle avant de me rendre la clef. La salle paroissiale venait d’être rénovée grâce à l’aide d’un prêtre suisse. Une rumeur voulait que ce soit le FPR qui avait financé ces travaux de rénovation. Elle datait de longtemps avant les événements, et je n’y avais pas attaché beaucoup d’importance ».

Et donc, contrairement à toutes les affirmations générales, mais avec aucun élément concret, aucune déclaration qui permet de confirmer cela, toutes les affirmations que vous avez entendues de la part de Gertrude disant que dans son couvent ou sur sa colline, le couvent était mal vu, le couvent de Sovu… de Sovu était mal vu, ici, vous avez quelque chose d’extrêmement précis qui, je crois, démontre que le témoin 54, lui, était réellement menacé.

le témoin 54 n’est pas Superman, le témoin 54 a eu peur et il le dit. Il n’a pas pu sauver la plupart des réfugiés qui sont venus dans sa paroisse, mais jamais ne lui est venue à l’esprit, l’idée de refuser son aide à une personne qui la lui demandait. Jamais ne lui est venue à l’esprit, l’idée de chasser un réfugié pour sauver sa propre vie. Dès les premières phrases de la déclaration du témoin 54, on voit l’opposition totale entre l’attitude de cet homme qui vivait pourtant les mêmes événements, n’est-ce pas, mais l’opposition totale entre l’attitude de cet homme et l’attitude des deux accusées. Il dit : « Des paysans sont venus à la paroisse, la famine régnait, à l’époque, dans la région, ils demandaient de la nourriture, et alors, cette image terrible, j’ai ouvert le portail et j’ai discuté avec eux ». Quand les réfugiés se présentent à la paroisse de Ngoma, la porte s’ouvre et les réfugiés sont accueillis. Quand les réfugiés arrivent devant la grille du couvent de Sovu, cette grille est fermée et les réfugiés seront obligés de faire un trou dans les buissons que vous avez vu sur le côté, sur les dias, tout à l’heure, pour essayer de se mettre à l’abri sur ce terrain vaste qu’on appelle la cour du monastère. Les réfugiés pris en charge par l’abbé le témoin 54, eux, ils ont reçu de la nourriture. Il explique : « Des militaires nous ont rejoints et je leur ai demandé si je pouvais donner de l’aide aux paysans. Ils étaient environ cinquante, comme chaque jour. Les militaires se sont proposés pour m’aider à distribuer des vivres. Nous avons ouvert notre salle et notre stock ». La distribution a été organisée comme d’habitude et ce sera la même attitude qu’il aura pendant toute la durée des événements.

Le 13 avril, dans l’après-midi, des paysans réfugiés de Gikongoro ont commencé à entrer dans les quartiers, et les militaires les ont regroupés au dispensaire. « J’ai été à leur rencontre, et je leur ai parlé. Là, j’ai également rencontré le major de gendarmerie et le bourgmestre qui leur disaient de rester là. J’ai demandé si je pouvais faire quelque chose pour eux. Le bourgmestre a accepté que j’apporte une aide dès le lendemain matin. J’ai acheté beaucoup de pain pour les enfants, et je l’ai distribué avec huit autres volontaires. Le groupe des réfugiés s’élevait à environ 530 personnes et augmentait sans cesse ». Et alors, le témoin 110 lui apporte des sacs de riz et le père le témoin 54 dit ceci : « J’ai pris une partie de notre stock de riz et j’ai organisé la distribution de nourriture ainsi que des soins avec Laurien, les religieuses de Ngoma et d’autres personnes ». A la paroisse de Ngoma, les sacs de riz apportés par le témoin 110 n’ont donc pas été stockés dans un magasin fermé à clef et à Ngoma, les réfugiés ne seront pas affaiblis, faute de nourriture, quand les tueurs arrivent.

Pendant toute la durée des événements, la porte du témoin 54 restera ouverte pour tout réfugié qui cherche protection. Quelques exemples tirés de sa déclaration. Il dit : « Vers minuit, une dame est venue à la cure, elle m’a dit que son mari venait d’être arrêté de façon brutale par les militaires. Elle voulait avoir de l’argent pour acheter de la nourriture pour son mari emprisonné à Butare, je lui ai donné cet argent. Des jeunes gens sont venus me demander de pouvoir se cacher dans les armoires de la sacristie, pendant la nuit. Ils étaient cinq, je me souviens du nom de l’un d’eux, NGABO, il a survécu et est actuellement militaire. Au cours de la nuit, une dame, Joséphine, s’est réfugiée avec son bébé dans la paroisse, son mari se cachait dans un bosquet, moi-même, je ne passais plus la nuit dans ma chambre, j’avais disposé mon matelas dans la sacristie. La nuit du 10 avril, davantage de personnes ont demandé refuge dans l’église, surtout des jeunes qui craignaient d’être enlevés. Des jeunes restaient aussi dans la paroisse pendant la journée. Et le 15 avril, cinquante paysans réfugiés d’une autre paroisse, vont arriver avec leur prêtre et ils seront accueillis à Ngoma ». Il dit : « Dans la nuit du 16 avril, j’ai vu des maisons brûler tout près de la ville de Nyaroro, à six kilomètres de Ngoma, on entendait des coups de sifflets, des roulements de tambours et des cris diaboliques. Le nombre de réfugiés a doublé en une nuit ». Pour lui, c’était une évidence, quand il y avait des coups de sifflets, des roulements de tambours et des cris diaboliques, sa porte était ouverte pour ceux qui parvenaient à s’échapper et à échapper à la mort. A Sovu, rappelez-vous, les réfugiés sont refoulés par les accusées et les militaires appelés en renfort vers le centre de santé.

A Sovu, Gertrude mettra sous pression les sœurs, afin de chasser les membres de leur famille, des bâtiments du couvent. A Ngoma, le témoin 54 laissera la place, à l’intérieur de la sacristie aux réfugiés et cherchera pour lui-même une cachette à l’extérieur. Il dit : « Nous avions encore quinze personnes cachées dans la sacristie, j’ai dit à mon confrère que je voulais me cacher et je suis sorti de la cure. Je me suis caché derrière l’église, dans les bosquets, à côté du terrain de football. De là j’entendais tout le bruit qui venait de… des explosions de grenades précédées des cris de jeunes qui disaient : Power. Cela a duré jusqu’à cinq heures du matin ». Donc, quand il n’y a plus de place dans sa sacristie pour cacher convenablement des personnes, c’est lui qui sort, c’est pas les réfugiés qui sont chassés.

Des réfugiés malades et blessés à Ngoma, seront soignés. « Le 26 avril… », dit le père le témoin 54, « …plus de quatre cents personnes s’étaient réfugiées dans la paroisse. Beaucoup étaient blessées, nous n’avions plus d’eau. Une réfugiée-infirmière a beaucoup soulagé les blessés. Laurien apportait les médicaments, la Croix-Rouge, que j’avais contactée plusieurs fois en vain, ne nous a jamais aidés. Je ne sais comment Laurien a fait pour nous aider, mais il l’a fait ». Et il y a même plus. Alors que lui, il ne dispose pas d’une ambulance, le témoin 54 risquera sa propre vie pour sauver une femme Hutu malade. Il explique : « J’ai reçu un coup de fil d’un Hutu me demandant de conduire sa femme qui venait d’avoir une crise cardiaque, à l’hôpital. Je me suis rendu à Matyazo avec ma voiture. Je me rendais bien compte que c’était risqué et que je pourrais être tué, mais, comme il s’agissait de transporter deux Hutu, je me suis dit que je parviendrais peut-être à franchir les barrages. J’ai été chercher mes deux amis et nous sommes repartis vers l’hôpital du groupe scolaire de Butare ».

Les réfugiés qui ont froid à cause de la pluie, seront accueillis à Ngoma contrairement à Sovu. L’immense majorité, vous le savez, est restée dehors parce que Gertrude refusait de les laisser entrer dans ces immenses bâtiments du couvent, prétextant que le Centre de santé était plus aéré, c’est-à-dire à ciel ouvert, qui protège mieux contre la pluie, c’est bien connu. Père le témoin 54 nous rapporte : « Le 27 avril 94, des blessés sont encore arrivés en cachette, pendant la nuit, ils nous disaient qu’ils étaient cachés dans des bosquets, mais qu’ils ne pouvaient plus tenir à cause de la saison des pluies. Je les ai accueillis tout en leur disant : venez, nous allons mourir ensemble. Je n’avais plus peur ».

Mesdames et Messieurs les jurés, le contraste le plus consternant entre ces deux situations, pourtant similaires, ou qui auraient pu être similaires, concerne sans doute l’attitude à l’égard des enfants. A Sovu, quand les réfugiés sont arrivés le premier jour, vous vous rappellerez que des témoins ont expliqué ici, devant vous, que Gertrude disait que ces enfants soit étaient de la saleté, soit, dans une version plus soft, je dirais, qu’ils provoquaient de la saleté dans son beau couvent.

Et rappelez-vous comment, on en a déjà parlé aujourd’hui, comment Gertrude, le 25 avril, lors de ce terrible tri effectué par REKERAHO, va conduire une jeune fille gravement blessée vers ses bourreaux. Rappelez-vous de cette terrible image qui nous a été rapportée par une des sœurs : des enfants qui s’accrochaient aux habits de Gertrude en la suppliant pendant qu’elle les conduisait vers leurs bourreaux. Un enfant a même dit : « Si elle essaie de me prendre, je la mordrai ».

Rien de tel à Ngoma. le témoin 54, père le témoin 54, déclare : « Des enfants qui avaient pu échapper au massacre de leur famille se sont réfugiés chez nous qui n’avions pas encore subi d’attaque. Ils venaient petit à petit, isolément, en cachette. Ces enfants ont été installés à l’église. Et alors, plus tard, pendant les événements, le conseiller communal amena, dans sa camionnette, un groupe de petits enfants qu’il déposa devant la salle paroissiale. On a entendu des cris et des pleurs de bébés et mon confrère Eulade a été voir. Il y avait 62 enfants. Les plus âgés, à peines âgés de trois ou quatre ans, étaient assis les uns contre les autres et portaient les bébés sur les genoux. Eulade les a installés à l’église. Un des enfants nous a raconté comment les tueries s’étaient passées : les militaires avaient tiré des grenades et des coups de fusil dans l’enceinte du dispensaire ; derrière les militaires, d’autres personnes portant des machettes tuaient les blessés. Beaucoup d’enfants rescapés étaient blessés, ils étaient restés pendant trois jours dans le dispensaire, assis. Personne ne s’était occupé de ces enfants, jusqu’au 25 avril, quand le conseiller est venu les déposer chez nous ».

Il est vrai que, finalement, la paroisse du témoin 54 n’échappera pas aux agresseurs. Il dit à ce propos : « La paroisse a été attaquée par des voisins du quartier de Ngoma. J’ai reconnu Jacques HABIMANA qui dirigeait l’attaque. Il avait été cadre à la SORWAL ». Tiens ? « Et plus tard, il a été nommé conseiller de Ngoma. J’ai reconnu aussi NIYITEGEKA Edouard, aussi ancien travailleur de la SORWAL ». Quelle coïncidence, n’est-ce pas ! Les deux fils du petit frère du président SINDIKUBWABO, etc.

« Un groupe a forcé le portail, un autre est passé à côté de l’atelier de Elsa VANDENBON et est monté sur les toits de la maison de notre cuisinier. Un autre groupe a essayé de forcer la porte de l’église pour essayer de passer entre l’église et les bureaux des prêtres, là où se trouve notre clocher. Les assaillants lançaient des pierres et avaient des machettes, des petites haches ». Je vous ai dit tout à l’heure que Ngoma avait vécu des événements assez similaires à ceux de Kigufi et que là, on peut parler d’une véritable attaque, contrairement à ce qui s’est passé au couvent de Sovu. Et même dans un tel moment, le témoin 54 fera une ultime tentative, sans doute désespérée, de protéger les réfugiés. Il dit : « J’ai téléphoné au corps de garde du camp de Ngoma, j’ai dit que des bandits nous attaquaient. Le correspondant a dit : Restez calmes ils ne vont rien vous faire, et il a raccroché. J’ai téléphoné au procureur de la République, et il m’a dit qu’il allait avertir le commandant du camp de Ngoma. Après deux heures d’attente, un groupe de militaires est arrivé. Ils étaient huit dirigés par un sous-lieutenant ».

Mesdames et Messieurs les jurés, quand le témoin 54 s’adresse aux autorités, c’est donc pour qu’elles viennent les débarrasser des bandits, et non pas des réfugiés comme Gertrude l’a fait en cherchant les militaires, le 18, et par sa terrible lettre du 5 mai.

Je clôture avec un dernier point, une dernière déclaration du père le témoin 54, qui dit : « J’ai ouvert la porte quand ce sous-lieutenant est arrivé, et je lui ai tendu la main pour lui dire bonjour. Il m’a demandé qui m’avait donné l’autorisation de loger un si grand nombre de personnes à côté d’un camp militaire. Je ne savais que répondre. Je lui dis : Mets-toi à ma place, si les personnes en danger de mort se réfugient auprès de toi, que ferais-tu ? ». Et c’est ça, la question normale à poser dans des circonstances pareilles, Mesdames et Messieurs les jurés. « Il m’a répondu : Nous connaissons votre duplicité, et il a commencé à compter les réfugiés. Ensuite, il est parti ».

Mesdames et Messieurs les jurés, le témoin 54 et Elsa VANDENBON sont les preuves vivantes qu’il était possible, même pendant ces jours terribles, de ne pas sombrer dans le crime et de résister, sans jouer au héros, chacun à sa façon, avec ses moyens. Et sans doute, le témoin 54, Elsa VANDENBON, Laurien NTEZIMANA et beaucoup d’autres évidemment, se sont inspirés des dix commandements bibliques, alors que j’ai eu l’impression que les sœurs Gertrude et Kizito ont plutôt été inspirées par dix autres commandements, ceux des Bahutu. Au début, je vous disais que nous nous sommes tous posé la question de savoir comment nous aurions réagi dans de telles circonstances.

Je crois vous avoir démontré que rien n’obligeait les accusées de rejoindre le camp des criminels. Non seulement, il est faux de dire qu’elles ont agi sous l’emprise d’une contrainte irrésistible ou d’une force qui était telle qu’elles ne pouvaient rien faire d’autre, mais en outre, les quelques exemples que je vous ai développés montrent que, chacun à sa façon, à son niveau, pouvait résister. Et je vous ai longuement parlé de l’abbé le témoin 54, parce qu’en lisant sa déclaration pour la première fois, le parallèle avec ce qui s’est passé à Sovu : la nourriture, les gens qui se présentent, les réfugiés qui viennent, la pluie, les enfants, etc. le parallèle est tellement clair. Le parallèle et le contraste en même temps, évidemment.

Pour conclure, je voudrais vous parler d’une autre question qui hante toute personne qui a assisté à ces événements et en premier lieu, les rescapés. Comment, après avoir vécu de tels événements, ne pas se poser la question de savoir si on a fait tout ce qui était humainement possible pour s’opposer aux massacres et pour sauver ?

[Interruption d’enregistrement]

Me. FERMON : …pour la part de cette question. Eux, ils cherchent, par contre, à rejeter la responsabilité sur les autres, ils disent qu’ils ne pouvaient pas agir autrement, qu’ils étaient contraints d’agir de cette façon-là, ils minimisent les faits, ils nient les évidences. Ça, c’est les questions qui préoccupent ceux qui ont participé activement, par des actes criminels, à ces événements. Avez-vous entendu, au cours de ce procès, de la part des accusées, un seul mot qui permet de penser qu’elles remettent en cause leur propre responsabilité, qu’elles se remettent en question ? Aucun. Aucun. Que des lamentations sur les terribles pressions qu’elles ont subies, sur les complots tramés contre elles, par des sœurs jalouses et malveillantes, par des mauvais esprits comme Madame le témoin 20, par des associations malafites de défenses des droits de l’homme comme African Rights - d’ailleurs association, comme vous avez pu le constater, totalement incompétente à propos du Rwanda : elle n’y connaît strictement rien parce qu’elle pense que Maredret est en Flandre - par des enquêteurs pourris tel que Monsieur TREMBLAY. Voilà le système de défense. Voilà les questions qui préoccupent ces deux accusées. 

Mesdames et Messieurs les jurés, ce système de défense des sœurs, les questions qui les préoccupent, leurs déclarations, toutes leurs attitudes, pendant ce procès, ne permet pas de les placer dans le camp des rescapés auquel elles prétendent appartenir, mais bien dans le camp opposé, celui de ceux qui ont participé à ce génocide. Et votre jugement, j’en suis convaincu, ne leur permettra pas d’usurper la qualité des rescapés et de s’afficher comme des victimes au même titre que les mamans de Sovu et au même titre que des personnes comme le témoin 110 ou comme le père le témoin 54. Je vous remercie.

Le Président : Merci, Maître FERMON. Mesdames et Messieurs les jurés, à partir de demain, nous entendrons les conseils, les avocats de la défense, donc, les plaidoiries en faveur de chacun des quatre accusés. En principe quatre jours, un jour pour chacun des accusés. Quatre jours ouvrables, puisque je vous rappelle que nous aurons un week-end prolongé, une nouvelle fois. Maître Carlier, savez-vous déjà donner une idée du temps de plaidoirie de vous-même et de Maître BELAMRI, en ce qui concerne la journée de demain ?

Me. CARLIER : Nous comptons sur une journée raisonnable, de l’ordre d’aujourd’hui.

Le Président : Maître MONVILLE, vous-même et vos confrères ?

Me. MONVILLE : Mais, je crois qu’on aura besoin d’une journée entière, Monsieur le président.

Le Président : Une journée entière.

Le Président : Maîtres VERGAUWEN, au pluriel.

Me. VERGAUWEN : Une journée raisonnable.

Le Président : Une journée raisonnable. Maître VANDERBECK et Maître WAHIS ?

Me. VANDERBECK : Pour reprendre l’expression, une journée raisonnable, Monsieur le président, très raisonnable.

Le Président : Très raisonnable, cela signifierait-il, par exemple, que des répliques pourraient commencer avant la fin d’une journée ?

Me. VANDERBECK : Je pense qu’on aurait terminé un peu avant… un peu avant quatre, cinq heures, oui, certainement. A vous de voir si vous estimez opportun de commencer les répliques à ce moment-là.

Le Président : On verra alors, à ce moment-là, si éventuellement des répliques peuvent intervenir. En tout cas, je vous… je distribuerai aux parties le projet des questions, après la plaidoirie, je dis bien aux parties, non pas au jury, dans la mesure où ce n’est qu’un projet et pour éviter que vous ne délibériez avant que votre mission de délibération ne commence. Je proposerai donc ce projet de questions aux parties après les plaidoiries de la défense et avant les répliques, de manière à ce que vous puissiez les examiner et faire, éventuellement même, des observations avant même la clôture des débats. Ce qui permettrait, éventuellement, après la clôture des débats, que le questionnaire soumis aux jurés soit éventuellement modifié en fonction des observations qui seraient formulées, peut-être pas, qu’éventuellement des conclusions soient même prises avant la clôture des débats et que la Cour se prononce sur les questions ou sur la formulation des questions. Mais comme ça, on ne vous embrouille pas avec un projet qui ne sera pas définitif et on vous empêche de vous poser des questions avant que ce ne soit vraiment votre tour. Bien, donc l’audience va être suspendue et elle reprendra demain, à 9 heures. Je souhaite à chacun d’entre vous une bonne soirée.